A mon grand-père.

Il était assis au bord de la route et il attendait.

Il attendait peut-être qu’on vienne le chercher. Ses jambes, usées par l’âge comme le reste de son corps, l’avaient porté jusqu’à ce petit muret. De là, au bord de la route nationale, il pouvait surveiller de ses petits yeux gris tout emplis du vide de sa mémoire les vaches éternelles qui paissaient, libres et sereines, immuablement blanches et noires, dans la prairie toujours verte.
Il ne pouvait pas les abandonner, c’était son travail de veiller sur elles.
Ce soir, il faudrait qu’il trouve le courage et surtout la force de franchir la barrière encore une fois, il faudrait les traire et peut-être, encore une fois, goûter ce bon lait tiède dont il parvenait encore parfois à sentir l’arôme si apaisant contre son palais, ce rare souvenir qui lui rappelait qu’aujourd’hui était un temps qu’il n’aimait pas.

Aujourd’hui, il y avait ces dames en blanc qui essayaient toujours de lui faire avaler des trucs insipides, bouillies de viande et légumes en purée. Ces femmes qui lui faisaient sa toilette, jusque dans les recoins de son intimité. A son âge. Il préférait oublier aujourd’hui, ses odeurs muscées étouffantes de parfum bon marché , et jeter un voile pudique sur cette humiliation que tout son environnement, et même son vieux corps, s’acharnaient à lui imposer.
Cette nuit, les dames en blanc endormies, la pleine lune l’avait convié à cette petite partie de campagne auprès des demoiselles vaches. Oh, il se concentrait sur son métier, car les amours de jeunesse, les petites soirées égayées par le sourire d’une jeune femme en robe de printemps, il savait bien que ce n’était plus vraiment permis. A son âge.

Hier, ou peut-être avant, ou peut-être chaque jour, une vieille femme était venue lui rendre visite, dans sa petite chambre blanche, avec vue sur des champs remplis de fleurs sans jamais aucune vache pour venir y brouter. Ces champs inutiles. Cette vieille femme ridée qui lui faisait penser à une jeune fille en blouse d’été. Elle pleurait souvent. Sans jamais qu’il ne puisse comprendre vraiment pourquoi. Enfin si… Parfois il se rapellait. Mais se rappeler et laisser la lucidité se faire une place dans sa tête, c’était toujours comme un couteau enfoncé dans son coeur. Alors il fermait les yeux et il attendait que les vaches et les prairies inondées de fraîcheur viennent à nouveau danser contre ses paupières.

Un jour, c’était peut-être hier, c’était peut-être chaque semaine, un homme aux yeux vert et gris qui se disait son fils était venu avec une femme et trois gentils petits enfants. Tout le monde avait l’air triste. Cette visite n’avait rien de bien marrant. Mais ces gens étaient quand même bien sympathiques, ils avaient apporté avec eux un grand sachet de biscuits. Ah ! Les biscuits sablés qui fondent tout seuls sur la langue. A croire que cette vieille bouche avait décidé de tout oublier mis à part ces petites douceurs sucrées. Il en avait mis quelques uns dans sa poche avant de sortir du grand bâtiment morne où vivent les dames en blanc. Il aurait bien aimé pouvoir les tremper dans le lait tout chaud, là, car il avait dû oublier ses dents lors de sa petite sortie champêtre.

Il commençait à avoir faim, il commençait à avoir froid et ses jambes fatiguées semblaient s’obstiner à ne plus le porter.
Tous ces gens du présent, ces gens du passé. Il ne savait plus vraiment ce qu’il avait oublié ni ce qui lui revenait. Les repères étaient bien loin à présent et le calendrier sans valeur.
Il voulait juste écouter le silence et, enfin, retrouver sa dignité, debout, fier et fort. Il voulait, dans son dernier face à face avec les Cieux, leur prouver à tous, et même à Dieu, quel homme courageux il avait été. Deux guerres ne l’avaient pas tué. Il saurait leur montrer.
Alors, il est resté là. Assis au bord de la route, sur son petit muret.
Il attendait qu’on vienne le chercher.

Une réflexion sur “A mon grand-père.

  1. wilou dit :

    remarque il a du monde avec qui il peut taper la discut sur son muret. Mon grand père s’y est assis, mais comme il était mal assis et que les femmes en blouse blanche l’avais mis dans un endroit tout blanc qu’il excecrait, il s’est levé et a fait le reste du chemin à pied 🙂

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