Le bonheur de la femme bien.

J’aurais pu lui dire, à ce monsieur qui jouait son morceau de violon.
J’aurais pu lui dire, excusez-moi de vous déranger monsieur, vous vous rendez compte du nombre de personnes dépressives qu’il y a dans une rame de métro ?
Il m’aurait dévisagée avec surprise. S’il avait compris le français. Ou bien il n’en aurait eu rien à foutre.
Mais j’aime à croire qu’il aurait opté pour l’arrêt soudain de l’air de violon, et qu’on aurait pu avoir cette petite discussion. Parce que ça m’aurait fait plaisir de parler avec quelqu’un qui ne me connaît pas.

Il se serait donc interrompu net, et il m’aurait répondu comme ça, du tac au tac, oui, et alors ?
On se serait engagés dans un échange un peu plus vif que son air de violon lancinant, sa vieille chanson d’amour déplumé, chanté, pleuré, crié, hurlé, susurré, murmuré, écouté avec patience, avec amour, avec mépris, colère, rage, des milliards de fois depuis que l’air de violon larmoyant existe.

Et alors ? Vous voulez quoi ? Qu’ils aillent se coucher directement sous les rails du wagon à la prochaine station ? Nan parce que là, c’est ce que vous leur donnez envie de faire.
Ce à quoi il aurait rétorqué, nan mais ma bonne dame, y’a aussi des gens heureux de vivre dans un métro hein, des gens qui aiment écouter les belles chansons d’amour jouées au violon, parce que le violon, c’est romantique, le violon, ça donne des ailes, ça fait grandir les coeurs, ça rapproche les amoureux, le violon, ma bonne dame.

Alors là, déjà, je lui en aurais collées deux sur sa tronche, de bonnes dames. Même que j’aurais hurlé que le prochain qui me dit que je suis bonne et que je suis une dame, je lui dégoupille les couilles avec les cordes du violon.
Et puis ensuite, plus calmement sans doute, j’aurais répondu à ce brave monsieur qu’éventuellement, son putain d’air de violon pourrait permettre à un couple dans ce métro de baiser ce soir au lieu d’avoir mal à la tronche ou de regarder je sais pas quoi à la télé, je sais pas, j’ai plus la télé moi, mais que pour ce peu probable orgasme supplémentaire sur terre, y’aurait au moins un mort de plus, moi. Alors qu’il se le foute dans le cul son putain de romantisme à la con et qu’on n’en parle plus.
Par-dessus ça, je me serais levée, j’aurais hélé la rame en lui demandant si y’avait quelqu’un ici à qui cette connerie d’air violonisé donnait envie de repeupler la France, et j’aurais regardé comme je sais super bien faire la connasse rousse qui aurait commencé à lever un ongle, en lui faisant comprendre qu’elle y tenait sûrement beaucoup, à sa manucure, et que ça lui ferait sûrement mal au nez de devoir se gratter la cervelle avec.
J’aurais sans doute pas pu finir le travail car déjà on est arrivé dans la prochaine station, le type au violon est sorti après être passé dans l’allée en tendant la main. Il est allé s’en prendre à la seconde rame. Une connasse rousse lui a même peut-être jeté une pièce. Peut-être même qu’elle a souri en accomplissant ce noble geste.

Et moi je continue dans le métro, plongée dans mon bouquin au moins aussi déprimant que l’air de violon. Tout ce qui compte, c’est de continuer, non ?
Alors je continue. Et je me dis qu’elles sont drôlement chiantes ces barrières mentales. Celles qui nous empêchent de hurler, de gifler, de lancer son verre à la gueule de celui qui le tend, celles qui m’empêchent tout simplement d’être l’hystérique que je réclame le droit d’être, parfois. Juste de temps en temps.
C’est insupportable d’être la bonté incarnée. C’est insupportable d’entendre ça à chaque fois. C’est insupportable d’être suffisamment aimée pour éveiller la tendresse sans jamais l’être assez pour attiser la passion.
C’est insupportable d’être une fille bien.

Et si je me mettais à faire des crises d’hystérie, comme ça, quand je me dis, là, ça mériterait bien un gros gnon dans ta tronche, ben on me regarderait avec des yeux bizarres.
Y’ a des tas de filles, de femmes, chez lesquelles ça paraîtrait tout à fait normal. Mais chez moi, non. Parce que moi, je suis « la bonté incarnée » et que je n’ai « pas une once de méchanceté » en moi.

Y’a des femmes qui pourraient se lever dans le métro et incendier le joueur de violon et qui auraient l’air tout à fait naturelles. On dirait, sur un ton d’admiration jalouse, ha oui, celle-là, ça m’étonne pas, elle a l’air d’une femme à piquer sa crise. Des femmes qui pourraient claquer la porte d’un appartement au beau milieu de la nuit et se casser sans dire un mot à leur amant. Ne pas donner signe de vie pendant des semaines ensuite. Tout en ayant l’air suffisamment naturelles et spontanées pour que l’amant se dise qu’elle remet ça avec ses crises d’hystérie, comme je l’aime.
Salope.
Pardon, ce dernier mot ne vous est pas adressé, il est pour moi-même. Ou plutôt pour celle que je ne suis pas. Pour celle qui est aimée. Et pour la conne qui se planque derrière ses barrières mentales protectrices de son environnement et auto-destructrices pour elle-même.
Ce « salope », il est pour celle qui ne s’est pas barrée au milieu de la nuit en entendant un autre prénom que le sien, alors qu’elle en crevait d’envie, à l’intérieur, au fond, bien caché. Pour celle qui a écouté une fois de plus un autre savoir mieux qu’elle-même ce que devrait être sa vie. Pour celle que l’on destine à baiser un samedi soir devant la télé en ayant mal au crâne et à en pondre un môme ou deux pour satisfaire les voies impénétrables du seigneur. Pour celle à qui l’on promet le bonheur, ailleurs. Toujours, tout simplement, ailleurs.
Un bonheur de femme bien.

4 réflexions sur “Le bonheur de la femme bien.

  1. tilly dit :

    j’y crois pas ! la coïncidence !
    la semaine dernière j’ai écrit un billet intitulé « un violon sur le trottoir », mais en fait le violon il est bel et bien dans le métro… de Washington.

  2. path dit :

    Tu habites à Paris maintenant ??

  3. Ash dit :

    Hé, dis, tu te réveilles quand ?
    Nan parce que t’es jamais aussi drôle, poignante, piquante, que quand tu laisses ta salope sortir…
    Je dis, ça je vis pas avec…

    Je t’embrasse, t’es vraiment quelqu’un bien des fois j’te jure !

  4. Humphrey dit :

    Plaisir.
    plaisir de retrouver « Plancton », clavier désabusé mais souriant toutefois, parfois un rictus mais il semble salutaire. C’est bien heureux tout ça peut se dire l’ingénue…….
    Au fait, pour déclamer tant de qualités, j’éspére que les défauts sont à l’avenant. Désolé , peut pas m’empecher d’etre taquin…..
    A la lecture, tu progresse, l’air de rien tu progresse, tu ne t’en rends pas compte mais tu progresse…..
    Bonne continuation à toi.
    Au plaisir de te relire.

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