Coucou mon vide

Je sais pas qui tu es, je sais pas d’où tu viens. Mais je sais que tu es là. Freud a essayé de me faire croire que tu te planquais entre mes cuisses. Et puis je me suis rendu compte qu’entre mes cuisses, c’était vivant et ça créait de l’énergie. Entre mes cuisses, ça capte, ça saisit, ça entoure, ça frémit, ça se tend, ça se détend, ça s’ouvre, ça se ressert. Entre mes cuisses, il n’y a jamais eu de vide. Mais bon, Freud, il a jamais compris les vulves et les vagins. C’est pas grave en soi, mais c’est juste que ça a bien foutu la merde dans la psyché de pas mal de femmes et d’hommes qui pensent que c’est un trou à remplir. Et ça, franchement, c’est naze, parce qu’on passe à côté de plein de trucs à considérer la sexualité comme un Lego.

Mais bon, bref, pardon, je reviens à toi, cher vide.

Je voudrais bien qu’on fasse la paix, toi et moi. Parce que tu vois, le souci, c’est que tu bouffes pas mal d’énergie. Une énergie que j’aimerais bien utiliser à autre chose que te combler. Et qui sait, peut-être que si on faisait la paix, tu pourrais toi aussi me donner de l’énergie au lieu de me la consumer. Mais le plus gros souci quand tu as faim, c’est que je sais plus qui je suis. Tu me grignotes l’identité. Et je sais plus ce que je vaux, je sais plus m’aimer. Je m’écoute, et j’entends gronder. Ça fait un bruit d’orage dans mon corps, j’ai le coeur qui sent la pluie et ça saigne entre mes yeux. Et j’ai faim pour toi. J’ai faim de culs, de cervelles, de coeurs, de travail, de logiques à pourfendre, de valeurs à détruire, de cimetières de souvenirs à profaner. Tu sais que tu as un côté tyran mon coco ?

Mais déjà je ne t’entends plus. Quelques exagérations métaphoriques et te voilà rassasié ? Tu avais juste envie que je revienne ici ? C’est ça ?

Je sais pas qui tu es. Mais tu bouges vite. Est-ce que t’as envie d’être aimé ou envie de créer ? Es-tu enfant tyran ou reine mère ? Circée ou Babayaga ? As-tu envie de consumer, de détruire ou de laisser mourir ? Es-tu compatissant ou trou béant ?
Il y a bien du monde dans ce vide, finalement… Peut-être que je me suis trompée d’adresse ?

Le monde que tu cries ressemble à l’unicité. Moi, je veux bien. Mais personne d’autre ne pourra te l’offrir. Ça ne sert pas à grand chose d’attendre que cela vienne de lui, ou d’elle, ou de l’autre. J’en suis navrée, sincèrement. J’en suis navrée parce que je sais qu’on y passe trop de temps, à attendre. Attendre la peur, attendre le cul, la cervelle ou le coeur. Attendre le mot d’amour, l’attention spéciale, la joie ultime, unique qui n’est jamais aussi belle que celle que tu aurais espérée.

Qu’est-ce que tu espères au juste ? Être comblé ? Chaton, on tourne en rond.

Tu sais ce qu’on va faire ?

Négoce alité, pas l’heure dérangé

Au delà du souffle une drogue à semer.

Pause. Fenêtre. Je reviens.

L’essentiel. Ha oui. C’est vrai. C’est pur. C’est beau. Content l’ego ?

Echo Lego. J’ai tué maman. Mes mains sur sa gorge se sont serrées.

On m’a jugée. On m’a chassée. J’ai pris mon sac de voyage à grosses fleurs colorées. Un sac inventé.

Une mère alitée. Un bagage vide trop plein. Mon poids mort, mon lien.

Je suis partie dans la montagne, rejoindre ceux et celles de ma famille qui reste à trouver.

Et putain, ça m’a fait du bien.

Je te sens secoué de lire ça, mon plein. Je te sens vidé d’une tempête noire. D’une blessure orangée.

Où sont passées les couleurs ? Elles s’ébrouent dans le champ. Leurs ailes sont déployées, prêtes à décoller.

On est faits l’un pour l’autre, toi et moi. Mon fil est parfois fin, mais je trouve mon chemin entre notre vide et notre plein.

Le vieux sage à moustache, Babayaga, La louve, La femme aux bottes noires, La fille aux chaussures rouges… L’enfant sauvage, petite herbe folle devenue forêt.

Quand je serai grande, je serai roi d’une grande famille qui vit en moi. Je serai chêne ou roseau. Une poussée de matière. Qui vit et meurt dans une immense spirale à l’échelle des univers.

Lego de passés qui m’appartiennent ou pas. Demain est choix.

Aujourd’hui, je suis en vie et j’ai faim de couleurs qui brillent en toi.

C’est juste pour dessiner un tableau.

Ce soir, je suis pinceau.

Bonne nuit mon vide. Je t’aime.

Hallucinations auditives et kinesthésiques au coucher. Les rochers, les pierres qui faisaient un raffut du tonnerre. Des sons de cloche. Et puis comme un chat qui saute sur le lit, léger, deux petits bruissements de couette, juste derrière mes genoux.
Nuit extrêmement productive : J’ai démantelé un trafic de cocaïne, j’ai été poursuivie par des gens, pas vraiment méchants, qu’il fallait aussi que je sauve quand même… Il y avait la Mazda bordeaux. Ariane. J’ai traversé des bouts de mer en passant d’hélicoptère en hélicoptère. Sur les derniers instants, j’ai balancé de la dynamite partout dans un camp, rempli de gens invisibles et de tentes vertes et noires, j’en ai collé un bâton sur le capot de la voiture qui me poursuivait. Faut bouger maintenant, faut pas rester derrière moi. Tout était écrit dans les regards.

J’ai couru. Nous étions deux. Tout allait sauter. Et je me suis retrouvée coincée par mon cul qui ne passait plus dans un resserrement de mur.

Ouais, allez, ok, c’est bon maintenant, arrête tes conneries. Réveille-toi.

# Vie nocturne

Pas là.

Depuis deux jours, je ne suis pas vraiment là. Je suis il y a un an.

J’essaye de ne pas me laisser entraîner. Mais je ne parviens pas à m’empêcher d’y penser. Alors je fais de mon mieux pour accompagner mes pensées de deuil.

J’effectue mon pèlerinage, pour éviter à ma mémoire de le faire sans moi.

J’entends les voix. J’entends les émotions. J’écoute mon silence qui grouille. La fatigue, intense.

Ce soir, c’est l’anniversaire de mon monde qui s’est écroulé. Et je suis heureuse de voir que je m’en suis sortie, que je suis ici et maintenant.

Entière : Corps, coeur, couleurs et ombres.

Il y a un an, vers midi.

Il y a un an, vers vingt-trois heures.

Il y a un an, vers deux heures du matin.

L’impact. Le corps qui s’ouvre en deux et se déchire. L’envie d’hurler et de m’enfoncer dans la terre comme une torpille, d’exploser en milliards de bouts de chair. L’envie de laisser éclater la rage. L’urgence de la fureur.

La symbolique de l’année qui tourne, l’anniversaire.

L’année qui change. L’année qui a tout changé.

La première année d’une nouvelle vie qui commence.

L’impression d’avoir accouché de moi en mourant sous le sourire distordu et le regard froid d’un inconnu qui accompagnait ma vie depuis un an.

Cette nuit, aujourd’hui, à deux heures, la nouvelle-née que je suis dormira.

Merci à toi pour la douleur salvatrice. Merci à toi de m’avoir permis d’ouvrir les yeux sur mes illusions. Merci à moi de m’être libérée.

Il y a un an, dans trente-six heures, je choisirai de m’aimer et de me respecter.

Chaque jour depuis, je renouvelle ces voeux, aussi bien que je le peux.

Chaque jour à présent, dans un jour, dans une semaine, dans un mois, dans un an, dans dix ans, je saurai à qui je me dois de rester fidèle.

Comme tout ceci est dérisoire. Comme le monde des émotions ne connaît pas les proportions. Comme les sentiments et les liens échappent à tout contrôle.

Tu existes et je t’aime. Je l’accepte.

J’existe et je m’aime. Je dis oui, je le veux.

Boum patatra, Blédinette choira

En allant rendre visite à mon enfant intérieur, tout à l’heure, j’ai vu un pansement. Et puis j’ai vu un pot d’enduit. Des trucs pour masquer les coupures, reboucher les fêlures.

La fêlée, c’est moi. La fêlée qui laisse passer la lumière et qui a des cicatrices de coupures sur les bras. On les voit plus trop. Les poils, c’est bien aussi, pour cacher les coupures.

La fêlée, c’est moi, avec mes émotions si vives et ce besoin inextinguible de donner du sens aux mots. Le mot « frère », par exemple. ça évoque quoi, pour vous, d’avoir un frère ? D’être le frère de quelqu’un ? Pour moi, ça voulait dire qu’il y avait une personne sur cette terre, un individu de sexe masculin, né du même père et de la même mère que moi. Jusqu’ici, tout va bien, ça s’appelle le lien du sang je crois. Pour ce que ça veut dire, sachant qu’on a tous du sang commun, qu’on a même du patrimoine génétique commun avec les bananes, les cochons, les coraux, les chimpanzés, les levures… Bref.

Pour moi, avoir un frère, ça voulait aussi dire que cette personne pouvait être là pour moi, si j’avais besoin d’elle. Et que j’étais là pour elle, si elle avait besoin de moi.

Euh non, attendez, je vais essayer d’être plus honnête avec moi-même. Je ne me suis jamais bien entendu avec mon frère. Et les échanges que nous entretenions depuis longtemps se limitaient à échanger 5 mots pour les anniversaires, et s’appeler pour demander ce qu’on voulait à Noël. Mais cela dit, il n’en restait pas moins que s’il avait besoin de moi, j’étais là pour lui. J’aurais peut-être dû lui dire.

Et puis l’autre jour, hé ben on a parlé. On a parlé de ma soeur. Et pouf ! Le magnifique triangle de Karpman que nous formions tous les trois depuis toujours s’est réveillé. Plus dynamique et plus tranchant que jamais. On a une soeur, qui se sent exclue (victime), qui en parle à la belle-soeur et au frère (qui reprend sa place de bourreau) et mézigue, qui demande gentiment si les choses s’arrangent, si vous avez rediscuté… (en essayant de ne pas foutre les pieds trop violemment dans la merde du sauveur). Je passe les détails sur les horreurs et les accusations que j’entends proférer contre ma soeur.

Et puis je dis que ce serait pas mal d’essayer d’avoir un peu d’empathie, histoire de se comprendre. Fin de non recevoir. « Chacun sa vie ! C’est comme ça ! Voilà. Point final!  »

Point barre. Double poing sur la table virtuelle de ton oreille de l’autre côté du téléphone parce que je suis le mec et que je suis le patriarche et que vous me faites chier avec vos émotions les soeurs, que c’est pas à moi de les gérer et que vous avez qu’à aller voir un psy et que ta soeur, elle a qu’à régler ses problèmes émotionnels avec son mari, si son mari en est capable parce que bon, c’est à se demander, alors que moi tu vois, je tape des points à la fin de mes phrases pour montrer que je suis viril et que je sais protéger ma femme, tu vois, et que démerdez-vous toutes seules.

Je l’aurais laissé continuer sur le sujet, j’aurais eu peur qu’il pisse sur mes murs.

Je signale à mes auditeurs pointilleux que la déformation et l’interprétation toute personnelle des propos tenus par mon frère est parfaitement volontaire et que ma position de victime est parfaitement consciente. Faites pas chier avec ça, j’essaye de sortir de ce merdier à trois angles pointus de Karpman.

Grande idée que j’ai eue. J’ai voulu crever l’abcès. Ce truc qui me trotte dans la tête depuis plusieurs mois en me disant que ce serait pas mal de régler ça…

« Tu sais , y’a des trucs qui peuvent pourrir une relation frère / soeur…  »

Je ne sais comment aborder le sujet. J’hésite. Je me lance.

« Est-ce que tu te souviens ? Un jour, j’avais 17 ans, tu es rentré à la maison, un soir, et tu m’as trouvée dans les escaliers, assise, seule. On a échangé trois mots. Tu m’as dit que si c’était un chagrin d’amour,  « Un de perdu, dix de retrouvés », et tu es parti en vitesse rejoindre tes copains. Il se trouve que ce jour-là, j’avais des idées vraiment noires. Quand tu es parti, je suis allée à la salle de bain et je me suis entaillé les bras avec des lames de rasoir et… »

« Huh ! »

ça ressemble à un rire étonné, un esclaffement.

« Tu ne te souviens pas ? »

« Non. »

« Je voulais parler de ça avec toi. Je voulais te dire à quel point je me suis sentie abandonnée par mon frère ce jour-là. A quel point j’étais triste et désemparée… »

J’avais juste besoin que tu m’écoutes. Il y a quelques mois, j’avais besoin d’entendre pardon. Mais là, je sais que ça sert plus à rien d’attendre qu’on me demande pardon. Qu’il n’y a que moi qui puisse me demander pardon et me l’accorder.

Mais non, en fait, je n’ai pas rêvé, tu as ri et tu as enchaîné sur …

« – Non mais franchement ! Quelle idée d’aller se tailler les veines pour un chagrin d’amour ! J’en ai eu des chagrins d’amour, moi, dans ma vie ! Jamais ça ne m’est venu à l’idée ! J’avais des défouloirs ! Je faisais du sport ! Faut arrêter avec ces conneries ! Faut arrêter ! Et puis quoi ? Tu m’as mis sur un piédestal de grand frère, c’est pas ma faute ! Tu vas me reprocher d’être parti ?? Mais chacun sa vie ! On était adultes !

– Non, on n’était pas adultes.

-Ben si, on était adultes, j’avais quoi, 24 ou 25 ans, j’avais ma vie ! »

Quelques secondes de silence. Le temps de réaliser ce qui est en train de se jouer. Et de regarder le château de cartes s’effondrer pour ne laisser que le néant du lien de sang qui ne veut rien dire.

-Tu sais quoi ? C’est pas grave. Je comprends. Je comprends qu’on ne vit pas sur la même planète.

– Ha bah ça c’est sûr qu’on ne vit pas sur la même planète ! Jamais ça me serait venu à l’idée d’aller prendre des lames de rasoir pour ça ! Mais pour toi ça a l’air grave !

-Non, non, c’est pas grave. Je comprends.  »

Je comprends que je fais partie de ceux qui ont des émotions et qui cherchent à les exprimer, ne serait-ce que maladroitement. Tu fais partie de ceux qui regardent les émotions des autres comme un tas de fumier pestilentiel et sûrement plein de saletés contagieuses dont il faut à tout prix se protéger. Et tu ne veux pas voir le tas de merde que tu portes en toi parce qu’il te fait trop peur, qu’il est trop dangereux.  Je comprends qu’être mon frère se résume pour toi à deux ou trois repas de famille dans l’année pendant lesquels on est sensés passer du bon temps, sourire, faire comme si tout allait bien même quand ça va pas. Je comprends qu’on vous gâche la vie, à toi et TA famille, avec nos émotions. Je comprends que tu es comme tu es. Je comprends que je suis comme je suis. Et qu’il faut faire avec. Ou sans.

Merci pour la conversation, merci de m’avoir informée que tu vas te marier alors que je suis au courant depuis plus d’un mois, merci.

On raccroche. Et je hurle de douleur silencieuse devant mon miroir.

Le sens du mot « frère » s’est fait trucider sous mes yeux.  Il y a quelques mois, c’est le sens du mot « amour » qui s’est fait descendre. Les cadavres de mots vides de sens s’amoncellent en moi. Et je suis la scène de crime qui attend que je devienne ambulance.

Le sens des mots n’existe t’il que pour moi ?

Je prends conscience que mon besoin de donner du sens aux mots, aux choses, à la vie, aux relations est à double tranchant. Car au fond, donner du sens, je peux le faire toute seule, rien que pour moi, dans mon coin. Mais dans une relation entre deux personnes, si j’ai besoin qu’on s’entende sur le sens des mots, qu’on soit d’accord sur la valeur, arrive parfois le moment où je m’aperçois que la valeur que je donne aux mots est largement surestimée. Bizarrement, c’est souvent avec les hommes que ça arrive… Enfin, je dis bizarrement, mais je me comprends. Si je fais dépendre mon besoin de sens de celui des autres, je suis foutue. Fêlée d’idéaliste que je suis.

Boum patatra. Blédinette a chu.

La blessure d’abandon s’est à nouveau ouverte. Et voilà quelques jours que les fantômes s’en échappent, sortis tout droit des plaies de mon enfant intérieur qui hurle, se couvre le visage de peinture bleue et m’en met partout en me serrant très fort dans ses bras.

Une place dans ce monde.

Ils veulent me retirer mon permis de conduire. Ils veulent me séquestrer. Ils veulent me dire que j’ai Alzheimer comme mon père et que j’en crève comme lui. Comme ça ils m’enfermeront dans un hôpital où tout le monde finit par mourir. Y’a le cousin du Léon Barberais qui y est mort, l’année dernière. Il était dans la chambre en face de celle de ta mère. J’ai discuté avec lui. On était obligés de rester chacun dans notre chambre sinon on se faisait passer un savon par les infirmières. Le docteur, y disait que j’allais contaminer tout l’hôpital avec mes germes ramenés de l’extérieur. Le docteur, y disait que j’allais faire crever tout le monde. Alors on discutait en restant chacun sur notre pas de porte, séparés par un couloir. Et le cousin du Léon Barberais, il est mort, six mois après. J’ai trois conscrits qui sont morts, en quatre mois. Y’en a un, on gardait les vaches ensemble quand on était gamins. C’était un champion d’acrobaties. Il faisait de la gymnastique sur les trapèzes, les barres parallèles et tout ça. Un gars costaud quoi. Un gars qu’est mort y’a deux semaines, en trébuchant devant chez lui, à la renverse. Il s’est ouvert le crâne. En deux jours, il était parti. Tu trouves ça juste ma fille ? Tu trouves ça normal ?

Ben oui, j’ai peur. Ben oui, je dis pas que j’ai peur. Je crie. Je m’énerve. Mais j’ai des raisons, aussi. Le docteur de l’hôpital qui m’a vu, pour ma mémoire, il m’a prescrit un médicament. Et alors on est allés chez Griblard, le pharmacien, avec ta mère. Et Griblard, il a fait une drôle de tête en voyant l’ordonnance. On se connaît bien avec Griblard, depuis le temps. Sa tête, elle peut pas me mentir. Il est allé regarder dans ses encyclopédies et il est revenu, et il m’a dit que le médicament, il était pas compatible avec le traitement que je suis. Heureusement qu’il était là, Griblard. Non mais tu te rends compte ? C’était un antidépresseur, le machin. Et un truc fort en plus. Tu vois ? Ils veulent me faire comme à ta mère. Ils veulent me tuer le cerveau.

Ben oui, je suis triste. Ben oui, j’ai des idées noires. Je vois la mort arriver. Je sens qu’elle me prend des petits bouts de mon autonomie, chaque jour un peu plus.  Je suis même plus capable de remonter ma brouette de bois du fond du jardin. L’autre jour, en étendant les draps, j’avais les jambes qui flageolaient. Elles m’obéissaient plus. Une patte folle en somme. Elles sont toutes cabossées mes guibolles. Avec toutes les branches qui me sont tombées sur la gueule. Je me sens diminué, tu comprends ?

C’est ça, avoir des idées noires ? C’est ça, être dépressif ? ça mérite qu’on me lobotomise à coups de médicaments, le fait que je sois conscient que la mort approche ?

J’ai pas envie d’aller crever dans un hôpital. Un homme a le droit de profiter de sa liberté pour les derniers temps qu’il lui reste à vivre. J’ai pas envie d’aller à l’hôpital. Qu’est-ce qu’on fera des chats ? Faudra qu’on les fasse euthanasier mes trois matous. Ta mère pourra pas s’en occuper. Ta mère pourra même pas s’occuper d’elle-même. Si tu la poses dans un fauteuil un peu trop profond le matin, le soir, elle y est encore.

Ben oui, je suis vieux et j’aime pas ça. Ben oui, je suis sourd. Et je veux pas de vos appareils qui coûtent une fortune. Avec quoi on va payer ? Je veux pas qu’on me fasse la charité. Je suis né pauvre et je resterai pauvre toute ma vie. Même si j’ai de quoi payer si on prend sur les économies. Je veux pas me sentir redevable. Je peux pas me sentir en paix dans ce monde de fous. J’ai trop de colère. La guerre d’Algérie, je l’ai toujours pas digérée. J’étais qu’un gamin, j’étais pas prêt à voir les horreurs que j’ai vues. Les horreurs que j’ai faites, peut-être. Je sais pas, j’en ai jamais parlé. Mais les horreurs, en tout cas, jamais elle se sont arrêtées. Elles continuent, chaque jour, à la télé. J’en peux plus de la télé. J’entends pas ce qu’ils racontent. Il font exprès de mettre un son pourri avec des aigus pour que j’entende rien. Mais les horreurs, je les vois, je les regarde, je les lis. Les multinationales qui dirigent le monde sur notre dos. Les puissants qui s’en mettent plein les poches. Les réfugiés qui fuient la guerre et ceux qui viennent poser des bombes dans notre pays. Toute la merde qu’ils nous font bouffer. Les patates en plastique. Le boeuf aux hormones. Les OGM et les pesticides. Les morceaux de chat dans les plats cuisinés. Ben oui, je maigris, j’en peux plus de manger ces trucs que j’ai même du mal à chier.

Je sais pas si je referai un jardin cette année. ça fait déjà deux trois ans que je fais plus de légumes. Que je fais plus mes tomates, que tu aimes tant. Je fais plus que les dahlias, sous le noyer. La fleur de ma mère. Tu le savais pas, ça non plus, que je faisais les dahlias en mémoire de ta grand -mère. Tu le savais pas, je t’en ai jamais parlé. Tu l’as appris par Madame Longuin, la voisine. Pour sûr, ça te semblait bizarre. Les dahlias, ça se mange pas. Un homme qui a vécu comme un ours toute sa vie qui fait pousser des dahlias. Y’avait comme une incongruité.

Ben oui, tu ne comprends pas tout. Ben oui, tu ne sais pas grand chose. Et moi, je veux pas savoir si j’ai Alzheimer ou pas. ça changera quoi que je sache s’il est là ? J’en ai plus pour très longtemps de toute façon. Je vais continuer à lire mes bouquins, à faire mes mots-croisés. Même si j’arrive plus aussi souvent qu’avant à les finir.

Ce que tu sais, c’est que je vis en colère et que je cache tout le reste. L’enveloppe qui me protège du monde, elle est toute déchirée. ça m’a fait du bien, je crois , quand tu m’as dit que j’avais peur. J’osais pas trop l’avouer.

Ce que tu sais, c’est que tu me ressembles. J’ai lu, toute ma vie, au fond de ma caravane dans les bois pour passer les soirées. Je lis toujours, autant que je peux, aujourd’hui, pour passer mes journées. Des romans, de l’histoire, des biographies, de la géographie, des trucs scientifiques, des revues qui parlent des bois et des forêts, des journaux qui me parlent du monde de fous dans lequel je vis… j’ai tout dévoré. Et tout ce que j’ai comme diplôme, c’est mon certificat d’études. Si j’ai passé ma vie dans les bois, c’est pour que tu puisses aller plus loin que moi, dans la vie, dans ce monde de fous dans lequel on vit.

Ce que tu sais, c’est que tu m’en veux quand même un peu, aujourd’hui, de ne pas avoir été là pour toi quand tu avais besoin de ma présence rassurante à tes côtés.

Ce que tu sais, c’est qu’on est colère et qu’on est tristes, tous les deux, de vivre dans ce monde étrange où on ne trouve pas notre place. La mienne était en liberté, dans ma caravane au fond des bois. Mais ça ne pouvait pas durer toute la vie. Aujourd’hui, je suis vieux et usé. Ce qu’il m’en reste, de ma liberté, je ne le confierai pas aux docteurs qui veulent me faire oublier l’odeur des vaches dans les prés, le bruit du vent dans les arbres, le ronron de mes chats.

Elle est où, ta liberté, ma fille, dis-moi ?

Moi non plus, je ne sais pas.

Les 5 blessures, la femme et l’enfant.

Lise Bourbeau nous parle de 5 blessures, que je qualifierais d’originelles. Elle nous parle aussi de Dieu, mais Dieu n’est pas un gros mot et chacun y mettra ce qu’il voudra derrière. Elle nous parle aussi de karma. Notion un peu dérangeante pour moi car elle m’invite à aller fouiller dans ce que je paye dans cette vie-là. Et j’ai pas trop envie. Je préfère me concentrer sur le fait de réparer et de transformer. Faire de la pourriture émotionnelle que je génère une belle merde brillante à paillettes qui sent bon le fumier et les petites fleurs des prés. Le processus de transformation et de sublimation, en somme. Voilà ce qui m’intéresse surtout.

Et puis bon, elle est mignonne aussi, la Bourbeau, à nous dire que nous sommes responsables de chaque maladie que notre corps peut générer. Elle est mignonne à nous sortir ce discours hyper culpabilisant empreint de catholicisme tout en nous servant « Mais surtout, ne vous sentez pas coupable ! ». Ouais, c’est ça, surtout, ne pensez pas à une voiture rouge à l’instant où vous lisez ces mots.

Enfin bref.

Les 5 blessures donc, qui vont donner lieu à 5 masques de défense que l’on adopte en réaction :

  • Rejet : masque du fuyant
  • Abandon : masque du dépendant
  • Humiliation : masque du masochiste
  • Trahison : masque du contrôlant
  • Injustice : masque du rigide

Allez creuser le sujet par vous-même s’il vous intéresse, je suis pas là pour faire un exposé des idées des autres quand les autres sont mieux placés que moi pour les expliquer par eux-mêmes. (« Et un masque de rigide pour la quatre ! »)

Voilà plusieurs mois que je cherche à aller derrière les masques. Et j’ai des tendances plus ou moins marquées à les adopter tous à tour de rôle, parfois simultanément, au gré des circonstances. Comme chacun de nous, très probablement.

Un paramètre amusant : les hormones et autres perturbateurs endocriniens que l’on ingurgite ou que l’on assimile. Voilà sept mois que j’étais sous traitement hormonal afin de limiter l’endométriose qui me faisait des petites et grosses saloperies de kystes et autres polypes dans l’utérus et les ovaires. J’ai suivi le traitement sagement avec parfois, certaines réticences à avaler cette pilule, dans tous les sens du terme. Mais je l’ai fait. Voilà plusieurs mois que je me demandais ce qui bloquait toute envie de ma part d’entretenir une quelconque relation charnelle. Jusqu’à m’en poser des questions sur ma sexualité, ou plutôt mon asexualité. Autrement dit, zéro libido depuis des mois. Mais alors, quand je dis zéro, c’est zéro.

Vous inquiétez pas, c’est normal, qu’il me dit, le gynéco, c’est un tue l’amour. C’est sûrement hormonal plus que psychologique.

Ha ok. ça faisait sept mois que j’étais sous ménopause artificielle. Sous castration chimique. Sous tue l’amour. Je comprends mieux. Le côté très encourageant de cette expérience est que malgré tout, c’est pas si tue l’amour que ça. J’ai fait d’heureuses rencontres, au début de cette période. Cette modification de mon paramètre hormonal naturel m’a aidé à faire la distinction entre mes envies réelles (émotionnelles, physiques et mentales) et les envies dictées par mes ovaires. Ils ont un sacré pouvoir ces morceaux de soi… Et il est bon de savoir qui dit quoi et qui a le dernier mot pour passer à l’action, ou pas.

N’empêche que ça commençait sérieusement à devenir gonflant de se demander où était passée ma part féminine. Le masque du contrôlant et du rigide ont eu la part belle…

Faire tomber les masques que j’adopte et qui ne m’appartiennent pas. Je ne suis pas mes blessures. J’en ai certaines. La différence est de taille. Il y a des choses en moi qui ne sont pas moi. Il y a des événements que l’on vit qui réveillent ces blessures avec plus ou moins de force. Rejet et trahison sont pour moi les plus violentes. Il y a des blessures aussi que j’ai l’impression de porter comme on porterait le sac à dos de quelqu’un d’autre. Des blessures qui m’appartiennent encore moins que les autres. Comme un héritage malvenu.

La blessure de rejet va jouer un rôle dans la place que l’on prend. Dans la place que l’on s’accorde de prendre. Voilà qui me parle. Elle n’est pas seulement mentale, comme peut l’être ma blessure d’injustice. Je la sens entière. Je la sens m’occuper de façon permanente et je sens que toute ma vie amoureuse lui a docilement obéi jusqu’ici. Elle est le fil conducteur que je vois se dessiner dans mes choix, afin de m’assurer de toujours aboutir au même schéma. J’ai fui ma propre identité en accordant à l’autre le droit de m’en donner une. Le droit de me définir. Le droit de définir mon être, mon essence, ma valeur. Tout ça pour une bête idée d’être venue au monde illégitimement. Pour un sentiment idiot d’être coupable de tout le mal de mon univers.(Blessure d’injustice, qui va découler de la force de la blessure de rejet) Nan mé franchement.

La blessure de trahison me saute aux yeux, elle me semble couler de source. (Elle découle de la force de la blessure d’abandon). La trahison du père absent. La trahison du frère qui jouait au père sans être en âge de savoir le faire. La trahison de chaque homme de ma vie. Je trouve dans chacune de ces relations une raison de me sentir trahie, plus ou moins fondée mentalement, plus ou moins justifiée dans les faits. Mais le coeur y est, avec parfois beaucoup de ferveur et de rancoeur. Si j’écoutais cette blessure, je pourrais certainement finir par tenir le discours « Tous des salauds ». Mais bizarrement peut-être aux yeux de certains, ça ne m’a jamais tentée. Est-ce mon masque de masochiste qui me pousse à continuer de vouloir aimer ? Il n’en est pas moins qu’il est inconcevable pour moi de considérer certains comportements nuisibles comme représentatifs de tous les individus.

Qui dit trahison, dit donc masque du contrôlant. La vache ! C’est vrai que je lâche pas trop la bride, hein… Gros boulot sur le lâcher-prise ma cocotte ! Je crois que j’en ai pour toute une vie sur ce travail. Et pour ce faire, il me paraît nettement plus judicieux de partir dès le début d’une relation sur l’acceptation du non-contrôle plutôt que ça finisse encore en envies d’énucléer et arracher les entrailles de quelques personnes. Mais alors. Si j’accepte de ne plus rien contrôler, est-ce pour céder à ma blessure de rejet qui m’incite à ne surtout pas prendre de place ? Quel bordel…

Je préfère en rire aujourd’hui car j’ai la conviction profonde de ne pas me résumer à ces mécanismes de défense. Est-ce mon ego et son orgueil qui parle ? Qui sait ?

Ce qui m’aide à nourrir cette conviction profonde d’être bien plus que ces masques et ces blessures, c’est ma capacité à aimer. Depuis toujours, je sais que je suis faite pour aimer. Je ne savais pas toujours comment, jusqu’alors. Et sans doute ne le sais-je toujours pas vraiment. Mais pour trouver une façon d’aimer de tout mon être, je me fais confiance. J’y suis toujours parvenue. La merde à paillettes que mon être fabrique s’appelle pardon. J’ai mis le doigt sur tous les plus grands pardons que j’ai à fabriquer, à transformer, à pétrir. Ils ne sont pas tous très aboutis, mais ils sont là, en graine parfois. Et je les travaille du mieux que je peux.

Et maintenant que je me retrouve, entière, déconstruite et reconstruite, chaque jour, jusqu’à la fin des temps, je vais aimer. Je vais m’aimer, librement et en toute conscience, avant toute chose. De toutes les couleurs que je peux. Ma joie de vivre tenait peut-être à une hormone, un déséquilibre, une pièce manquante. Mais elle est là, cette joie, cette force créatrice, je la sens. Elle nécessite certains jours des efforts pour aller la chercher, elle se fait désirer. Elle m’a manqué. Et aujourd’hui, j’ai envie de la faire rayonner. Comme cette enfant qui faisait le pitre devant la fenêtre de la caravane pour apporter de la joie à sa famille, qui s’est cassé la gueule en faisant peur à toute la famille, qui s’est relevée en pleurant et en riant, et qui dit adieu, je vous aime, à toute sa famille, 35 ans plus tard.

Cher lecteur, chère part sombre de moi, chair tapeuse de mots

Aujourd’hui, je t’écris pour te laisser parler et t’en mettre plein la gueule. L’heure de la digestion. Aujourd’hui, j’ai envie de tuer et de te laisser crier.

Pour le simple plaisir d’écrire ces mots. Le cri, la craie. Tuer, tu es. Le grincement du couteau dans l’assiette où nous trônons comme des mets délicats.

Y’a quelque chose de pas juste. Alors on va se faire justice.

C’est dégueulasse d’avoir des pensées comme ça. C’est dégueulasse et ça fait mal à l’intérieur.

Coucou Schopenhauer. L’homme est un loup pour l’homme et c’est vrai que tu ne me laisses jamais seule. Il y a de ces moments où il faut que ça ronge de l’intérieur. Qu’est-ce qui est en train de te dévorer ? L’entends-tu avancer à pas feutrés ? L’entends-tu seulement quand il hurle dans tes oreilles qu’il est là pour te dépecer ?

Je ne cherche pas à te déranger, cher lecteur, et ta place n’est pas ici si tel est le cas.

Ici, c’est le lieu de la boucherie. Où je fantasme de sang et de tripes, de larmes et de cris. Ici, c’est le lieu où tout m’est permis puisque rien n’a sa place dans le monde que je veux créer autour de moi. Mais dans les mots, ce pays magique où les doigts courent sur le clavier en tapant des lettres, tout doit trouver sa place. Je n’ai plus envie de fermer les yeux sur ce que je n’aimerais plus voir. Tu as le droit de t’exprimer, chère part sombre de moi.

J’aimerais que tu sois pendu par les pieds et que tu te vides de ton sang. J’aimerais plonger la main dans ta poitrine et t’arracher le coeur. J’aimerais ouvrir ce corps et fouiller dedans pour découvrir ce qui se cache à l’intérieur. Je serais affreusement déçue de n’y trouver que ce qui compose le mien.

De la chair et du sang. Des valves, des liquides, de la merde en composition, des os, de la lymphe, des boyaux, des tuyaux qui se tiennent ensemble et forment un être humain.

C’est bien matériel tout ça. Et ça n’apporte pas beaucoup de réponses. Une voiture en pièces détachées. Un petit piano qui a joué de la musique avant d’être brisé et démonté.

Où est ton âme ? De quoi est-elle faite ? Quelle énergie dégage t’elle ? De quelle couleur est-elle ?

Voilà, c’est terminé. La chair ne me passionne pas. Surtout quand elle ne joue plus de musique, sans donner de réponses.

J’ai quelque chose à prouver, mais à qui ? La seule personne qui a le droit de pisser sur ces murs-là, c’est moi. C’est mon cocon de merde, ma prison, ma prairie de fleurs, mon chez-moi.

Ta réalité et tes croyances n’ont rien à faire là et je n’en veux pas. Si tu t’approches trop près et que tes couleurs commencent à déteindre sur mon arc-en-ciel, ma caresse va sortir ses griffes et lacérer ton corps. Ton visage. Est-ce cela, la justice que tu attends ?

Quand je rêve de te voir crever, je me tue un peu plus. Quand tu me fais crever, tu te lacères un peu plus.

Qui es-tu ? Chère part sombre, cher lecteur, cher auteur ? Où sont les limites qui nous séparent, vous et moi ?

Il existe un pays imaginaire où je vis au milieu de gens. Je ne distingue encore pas très bien ce qui fait partie de moi et ce qui fait partie d’eux. J’apprends seulement à démêler les fils et dénouer les boyaux de couleur.

J’ai une furieuse envie d’aimer ce pays imaginaire et les gens qui le composent. Sans rien voler à personne. Sans qu’on ne me vole rien. Ce n’est pas que tout soit soumis à la notion de propriété. C’est simplement qu’ici, on donne, on offre, on propose, on aime et les autres interactions n’ont pas leur place.

Il aura fallu que je me morcelle pour découvrir la beauté de ma plénitude. Unique et entière.

Je serai gardienne de mes couleurs sacrées, de mes printemps, de mes lumières, de ma prairie en fleurs. J’ai compris que parfois, j’offre du orange et je récupère du souffre caca d’oie.

Nous ne nous perdrons plus, nous transformerons. Et la vie trouvera son chemin.

Tu n’as plus ta place dans ma réalité si ta part sombre n’est pas capable d’aimer plus loin que le boyau de merde que nous sommes.

« Ceci est mon corps »

Ils ont commencé la soirée en rappelant une des valeurs fondamentales de l’univers polyamoureux, je dirais même une des valeurs fondamentales de toute relation inter- personnelle saine : Le consentement. Et tu étais là, à quelques pas de moi. Le Fantôme du passé. Qu’est-ce que tu faisais là ? Qu’est-ce que tu venais chercher ? Peu importe.

Les images des derniers instants que j’ai vécus à tes côtés en te considérant encore comme un « ami » me sont revenues en pleine face. Ces instants où je me suis retrouvée dans cette chambre, en pleurant et en tremblant comme une feuille quand une fois de trop, tu as sorti ta bite. Une fois de trop tu t’es frotté contre moi. Cette fois où je disais non. Arrête. Cette fois où tu ne pouvais pas m’entendre, tu ne pouvais pas m’écouter parce que ta bite était plus importante que moi, que mon état, que ce que je ressentais.

Et j’ai enfin pu te demander les yeux dans les yeux la seule chose que j’espérais de ta part : Des excuses. Des vraies. Seulement dans mon univers, des excuses, ça doit sentir l’excuse, ça doit avoir le goût d’excuse, ça doit se lire, se toucher, s’entendre excuse. ça doit respirer l’excuse. Et pour ça, il faut avoir un centre émotionnel en état de marche. Mais tu fais partie de ces quelques personnes que j’ai croisées dans ma vie pour lesquelles ressentir des émotions, accepter de laisser surgir des émotions est un danger. Alors « Tu mets ton masque ». Tu fais la seule chose qui te permette de survivre : tu te protèges de tes émotions.

Tu as prononcé des excuses. J’ai, malgré tout, été émue de les entendre. Je sais que je ne recevrai jamais les excuses que j’attends. Et qu’il ne me sert plus à rien de les attendre parce qu’elles ne viendront jamais. Jamais les deux personnes sur cette terre dont j’attends les excuses ne sauront m’apporter les mots sincères, honnêtes, ressentis, purs et vrais qui me sont nécessaires pour pardonner les actes et les mots qui m’ont blessée au plus profond de ma chair. Ma seule porte de sortie pour pardonner à la vie est de lâcher prise. Et je te remercie de m’avoir confirmé inconsciemment ce que je savais au plus profond de moi. Notre relation était toxique. Et elle ne peut pas exister autrement.

J’ai pris ton visage entre mes mains, une dernière fois. Je t’ai serré contre moi, une dernière fois. C’était pour te dire Adieu, Fantôme. C’était pour te dire enfin ce que je veux, et non ce que je ne veux pas : Je veux tourner la page. Quand j’ai prononcé ces mots, je ne sais pas si tu as entendu que ça voulait dire Adieu.

Tu as peut-être entendu autre chose : la possibilité d’un contact physique. L’ivresse de notre contact physique. Qu’est-ce qu’on baisait bien ! On ne s’arrêtait jamais ! Qu’est-ce que c’était bon ! Est-ce donc tout ce que tu as retenu des années que nous avons vécues ? Tu as cherché à retrouver cette ivresse, tu as passé ta main sous mon manteau, sur mes hanches. Je t’ai repoussé. « Ceci est mon corps. » Tu as rigolé. « Oh ! Mais voyons, ce n’est que ma main sur tes hanches ! Après tout ce qu’on a fait toi et moi…  » Tu as voulu me reprendre dans tes bras. Tu as cherché à rouvrir cette faille qui te semblait ouverte. Tu as cherché à te coller à moi. Je t’ai repoussé.

Quand tu as fini par comprendre que je te repoussais vraiment, tu as sorti l’artillerie lourde. Bien sûr avec beaucoup de ménagement. « je ne veux pas t’accuser de quoi que ce soit ». Tiens. Je sens que je vais être accusée de quelque chose…

« Qu’est-ce qui fait que tu te sois rendue … éjectable ? ». Ta question n’était pas claire. J’aurais dû te pousser à la reformuler pour te laisser aller tout seul au bout de ton raisonnement faussé. Mais j’ai commis l’erreur d’interpréter. Parce que j’ai beau, au final, t’avoir éjecté, quoi que tu en dises, je sais que je ne m’en suis pas moins rendue éjectable.

Et là, tu as employé un stratagème typique : Je t’ai confié des choses, j’ai été honnête avec toi, je t’ai parlé avec la même honnêteté que j’essaye d’avoir avec moi-même, et je t’ai donc répondu par l’évidence d’une de mes faiblesses. Ma faiblesse de me faire toute petite, de ne pas prendre de place. Ma faiblesse de rester l’enfant sage et docile qui se contente de rester dans son petit lit et de ne surtout pas en bouger, de ne surtout pas vivre.

Et tu l’as retournée contre moi. Dans ta bouche, j’étais coupable de m’être faite toute petite. J’étais coupable de réaliser tout cela à presque 40 ans. J’étais coupable.

Je suis sortie. Tu es venu t’excuser. Suite logique du stratagème typique. On fait du mal, on en fout plein la gueule pour oublier qui joue le mauvais rôle dans l’histoire,  et pour essayer de se délester de la faute sur l’autre, la victime consentante parfaite, le petit être fragile tellement honnête et tellement plein d’amour et tellement manipulable. Et puis on s’excuse. Je prends des boutons à chaque fois que j’entends « Je m’excuse ». Des mots auxquels j’ai simplement envie de répondre : Auto-excuse-toi si tu veux.

Tu m’as fait penser à ces deux fois où l’Autre m’a sorti des choses atroces, dévalorisantes, humiliantes et où, se rendant compte à la fois de l’impact que ça avait sur moi et de ma lucidité, il m’a dit « Je ne sais pas pourquoi j’ai dit ça… »

Aujourd’hui, je sais pourquoi. Et je pourrais lui fournir la réponse complète et détaillée s’il avait les couilles de venir me la demander. Ce qui n’est pas le cas.

La différence aujourd’hui est que j’ai la ferme intention de ne plus entrer dans ce jeu. Et que je ne suis plus dupe de ce qui se joue en moi. Ma faiblesse est ma plus grande force. A force d’aller creuser dans mes failles, j’ai fini par en toucher le fond. Et je commence sérieusement à remplir le tout d’amour, d’affection, de bienveillance, de confiance envers moi-même. J’apprends à être mon propre parent puisque tout est à reprendre à zéro. Je suis allée chercher la petite fille, je l’ai prise par la main. Je la prends par la main tous les jours. Et je lui apprends à vivre. Je lui apprends enfin à être et à ne plus avoir peur d’exister.

Dans ta bouche, j’étais coupable. Dans la bouche de ma mère, j’étais une petite chose fragile dont il fallait profiter.

Ma fille, ton seul rôle dans la vie est de survivre et d’éviter tout danger. Ne sors pas de ton petit lit… Ma fille, si tu t’autorises à vivre, tu vas me tuer ! Je n’aurai plus d’identité ! Qu’est-ce que je vais devenir, moi, la Mère, si ma petite dernière est une femme heureuse et épanouie ? Qu’est-ce que moi, la Mère, je vais être si tu me prives de ce rôle de Mère protectrice et étouffante d’amour que je dois perpétuer sur toi pour donner un sens à ma vie ?

Les messages injonctifs auxquels on m’a formatée à obéir.

Va te faire foutre avec tes injonctions.

Va te faire foutre avec tes jugements.

« Tu es faite pour être monogame ». Vrai ou pas. Qui es-tu pour me dire qui je suis ? Qui es-tu ?

J’ai peut-être cette petite fille fragile en moi. J’ai peut-être cette petite fille qui a peur d’être abandonnée par papa. Qui a peur de faire du mal à maman. J’ai peut-être des putains de failles narcissiques. Mais au moins, j’en ai conscience. Elles sont là, je les vois, je les sens, je les vis, je les écoute, je les prends dans mes mains et chaque jour, je les répare un peu plus. Chaque jour, j’apprends à assumer le rôle d’adulte que je me dois d’assumer pour réparer la petite fille en moi.

J’ai peut-être mis presque quarante ans pour enfin prendre conscience de qui je suis vraiment, et de ce qui m’empêche d’avancer. Mais où en es-tu, toi ? Où en es-tu de ta prise de conscience de qui tu es vraiment ? Du jeu que tu joues avec moi ? De la manipulation que tu as encore tenté d’exercer sur moi ?

Qui es-tu ?

Personne.

Personne n’a le droit de me dire qui je dois être, comment je dois vivre, comment je dois chercher mon bonheur, comment je dois m’épanouir.

La famille que je recherche, tout au fond de mon être, peut prendre de multiples formes. Je serai heureuse auprès de personnes belles et bonnes pour moi. Voilà ce que je sais.

Des personnes pour lesquelles le mot « consentement » signifie la même chose que pour moi. Des personnes qui m’entendent et m’écoutent quand je dis NON. Des personnes qui partagent avec moi les valeurs de respect, d’amour sincère, de bienveillance et d’authenticité.

Tu n’en fais définitivement plus partie.

« Ceci est mon Corps« . Ceci est ma Vie. Ceci est mon Être. Et putain de bordel de merde, c’est Sacré.

Autrui, connard d’intrus.

Pendant cinq années où j’ai vécu seule dans ma maison en Beauce, parfois avec des colocs plus ou moins plante verte ou taré(e)s, ce blog m’a servi d’exutoire. ça a été comme une espèce d’auto-analyse, pour m’éviter d’aller voir un psy, sans doute. Je n’étais pas encore prête. J’ai commencé alors à écrire suite à une rupture mini-électrochoc. Et j’accepte qu’il m’ait fallu tout ce temps, et une rupture méga électrochoc de sa mère en tongs,  pour qu’enfin, je me sois décidée à entamer une vraie psychothérapie. C’est sans doute la meilleure chose que j’ai décidé de faire depuis très longtemps. Depuis… 6 ans ? Depuis ce jour où j’ai enfin compris, grâce aux mots d’un ami, que j’étais en train de me laisser mourir à petit feu dans ma grande maison au milieu des champs, et où je suis venue m’installer à Paris.

C’est rigolo les cycles de vie…les périodes de six ans qui s’enchaînent, se succèdent et peuvent fort bien se ressembler trait pour trait, l’air de rien. Qu’ai-je fait depuis six ans ? Recommencer ce que je faisais avant, mais ailleurs, autrement, sous d’autres apparences. Une amélioration certaine cependant : J’exerce aujourd’hui un métier qui me correspond beaucoup mieux.

La psychothérapie, pour moi, c’est enfin admettre que parfois, je n’y arrive pas vraiment seule. Je survis, bien sûr, je me démerde. J’applique ce que je connais si bien : Je bouffe de l’émotion et je la recrache sous forme plus ou moins sublimée. Mais je peux y arriver tellement mieux si j’accepte de dire : « S’il te plaît, aide-moi ». Ces mots qui m’écorchent un peu la gueule, et que pourtant, j’ai tenté de communiquer à autrui, dans une manipulation plus ou moins inconsciente, tout au long de ma vie. Il est arrivé que ce soit tellement inconscient que le message que j’envoyais à la place, parfois, c’était : « S’il te plaît, fais-moi mal ». Et qu’est-ce que j’aimais ça !

C’est dingue comme ça a bien fonctionné. Mais ça m’amuse plus vraiment ce jeu-là. Le jeu de la victime.

Lors de la dernière séance chez ma psy, toute chargée de cette espèce de colère qui m’habitait depuis plusieurs jours, j’ai commencé par dire ce que j’avais prévu. Que j’arrêtais pour quelques semaines. Parce que je percevais qu’elle avait une idée du bonheur que je devais atteindre alors que moi-même, je n’avais aucune idée de mes projets de vie à long terme. Je ne sais pas à quoi j’ai envie que mon bonheur ressemble. Et elle, elle a l’air de le savoir, et ça m’énerve. Sauf que c’est ça depuis plusieurs mois maintenant : Je perçois chez beaucoup de gens des idées précises me concernant et dont je ne veux plus. Je refuse leurs idées. Je refuse leurs projections. Je refuse autrui. Autrui est un intrus.

Sauf qu’autrui n’a pas changé. C’est moi qui change. C’est moi qui introjette tout ce que je perçois d’autrui me concernant. Et ces introjections sont devenues des agressions, permanentes.

Elle m’a dit une phrase, au sujet de ma mère. ça ne m’a pas vraiment parlé. Après 30 minutes de discussion, elle a répété la même phrase. J’ai éclaté en sanglot. Un seul sanglot, qui venait de très loin, de très profond. Un cri. Une immense respiration. « On a touché quelque chose », elle a dit. Evidemment, j’étais un peu beaucoup d’accord parce que je ne pouvais plus nier.

Je me battais contre un fantasme qui ne m’appartenait pas, mais que j’avais intégré depuis ma plus tendre enfance. J’ai localisé le principal intrus. Ma psy m’a permis d’installer un halogène près du champ de bataille : Je vois enfin contre quoi je me bats. Et peut-être que la guerre ne fait que commencer. Une guerre d’amour, de bienveillance, de pardon et d’épanouissement. Une guerre pour m’accorder enfin le droit d’être heureuse, sans que cela tue personne. Une guerre pour regarder d’un oeil nouveau ces moments d’auto-sabotage où je me démerde, par une magie que je ne m’expliquais pas, pour faire fuir un homme que j’aime (ou pas, d’ailleurs). Une guerre pour ne plus vivre le fait de tomber enceinte, si la situation venait à se représenter,  comme un crime impardonnable, une atteinte à la vie, une incohérence du destin, qui se finit en fausse-couche. Une guerre pour écouter mes alertes, pourtant si efficaces quand j’accepte de les entendre, lorsqu’un homme me promet, plus ou moins inconsciemment, qu’il me fera souffrir.

Et je commence à voir pourquoi l’envie d’écrire ici revient. Pour témoigner de mon cheminement. Pour graver les idées, les mots, les sens. Ce que j’ai écrit dans ma période beauceronne me sert encore beaucoup aujourd’hui, pour ce travail d’analyse et d’auto-analyse. Plancton fait moins de sublimation poétique, pour l’instant, c’est certain. Mais peut-être que Plancton n’a vraiment plus envie de se vautrer dans ses boues d’émotions parce que l’important aujourd’hui est de faire tomber les masques égo-protecteurs. J’ai enfin pris le chemin de qui je suis, et j’en suis heureuse. C’est difficile, c’est cahoteux, c’est fatigant, c’est pas tous les jours une réussite, mais ça avance. Et nom de dieu, qu’est -ce que c’est chouette.

Et ce qui est encore plus chouette, c’est qu’en faisant la paix avec moi, je fais la paix avec toi, autrui que je ne connais pas. Et enfin, je peux aller à ta rencontre. Enfin, je peux apprendre à être réellement à ton écoute, sans trop interférer avec mon copain l’ego. (T’as rien contre les ménages à plusieurs ?) En tout cas, j’espère qu’on va bien s’entendre, parce que moi, je ne demande qu’à pouvoir t’aimer si je n’ai pas de raison de t’envoyer chier.