• 20Apr

    J’ai écumé et fait passé dans mes filets des tas de petits poissons tout mignons.
    J’ai mangé ceux qui me donnaient faim, remis à la mer ceux qui me semblaient bien petits. J’ai même commencé à apprendre à dire non à ceux qui ne demandaient qu’à se laisser bouffer.
    Quel constat d’échec…
    Un seul pas vers moi et me voilà prête à replonger dans la nasse qu’il m’a fallu tant d’énergie pour quitter.
    Je te vois venir. Gros comme un poisson.
    Mais qu’est-ce que tu comptes faire de moi ? Moi qui réponds au moindre claquement de tes doigts.
    J’me sens toute petite, minuscule. Et j’ai qu’une envie, aller me blottir dans tes bras.
    Tes bras qu’il m’a fallu tant de poissons pour oublier.
    Le vin n’aide pas… Et je sors du restau.
    Tu sais quoi ? Menu sushi. Poisson cru.
    J’m'en sors pas. Tu vois.
    Un petit pas vers moi et c’est le tsunami qui m’aborde. Déjà j’y suis. Déjà je me laisse emporter.
    J’en suis à quarante “putain” à la minute.
    Tu vois, ce mot, c’est mon constat d’échec à moi. Moi qui ne réussis pas à t’oublier.
    Ni toi. Ni tes bras. Ni le plaisir de tes assauts.
    Moi qui comptais sur le temps qui coule, au rythme des calmes marées.
    Il ne me reste qu’à aller dormir. En espérant qu’avec le jour prochain, mes bonnes résolutions de petits poissons seront revenues. Parce que là, de suite, j’ai peur.
    Un seul claquement de tes doigts et je suis déjà dans tes bras.
    Et je sais maintenant combien il est difficile de revenir sur la terre ferme alors que tu m’as dévorée.

  • 21Mar

    “Alors ! Que deviens-tu ? Mariée ? Des enfants ?!”
    Non, on ne retrouve pas ses vieilles copines de lycée sans en payer le prix. Le prix des années, le prix de l’espace. Un grand vide qu’on a tenté en vain de remplir sous prétexte d’expériences, d’enrichissement personnel, de bonheurs furtifs.
    Le lycée. Le plus beau de mes faux départs. Des souvenirs merveilleux, des moments délicieux, des vacances comme on en vit quand on a dix-sept ans. Dans le rire et les larmes, dans les secrets, dans la complicité et la virginité de l’esprit qui a tout à apprendre. On a tout à vivre quand on a dix-sept ans, alors on essaye tous de le faire. Ensemble. Mais chacun à sa façon.
    “Au fait, Machin s’est marié avec Bidule, ils ont deux enfants… ” Chacun à sa façon.
    Y’avait tout un petit monde qui gravitait autour de nous. Nous. Lui et moi. Petit noyau fusionnel dont les morceaux éclatés continuent encore dix ans après de me griffer dans leur rotation continuelle. Quand on s’enfuit, on part forcément avec des bagages qu’on ne peut pas laisser sur place. Des trucs dont on ne pourra jamais se débarrasser sur Ebay, des électrons qui vont te tourner autour, qui vont te blesser, sans que tu puisses jamais t’en séparer. La seule chose en ton pouvoir, c’est de te méfier de la gravitation, recouvrir ta petite planète d’une pellicule venue d’ailleurs, essayer d’autres champs de force pour tenter de détourner les particules coupantes en suspension.

    Lui, bouffé par la maladie qui envahissait peu à peu notre joli petit noyau. Pourri.
    Chacun sa façon de lutter. Moi je me suis enfuie. Je n’arrête pas de m’enfuir. Je n’ai trouvé que ce moyen-là pour affronter le temps et l’espace devant moi. J’ai essayé d’autres solutions, j’ai essayé de reconstruire, plus loin, ailleurs, d’autres noyaux, d’autres univers. Sans grand succès finalement.

    Ce serait lâche néanmoins de réduire les causes de ce silence de presque quinze ans à cette histoire de lui, de noyau pourri, de maladie. J’ai ma part de responsabilité dans l’histoire, les coups de pieds dans les fourmilières, ça me connaît. J’en ai faites et dites, des conneries.

    Enfin voilà quoi… C’est la vie.
    Peut-être que le jour où je n’aurai plus peur de croiser son regard en me baladant dans Lyon, peut-être que le jour où j’aurai fait la paix avec tout ce que cette ville représente pour moi… Elle est le temps passé, le temps qui passe encore et celui qui viendra. Elle est la vieillesse, la culpabilité. Elle est l’amour de ma vie, mes racines et mes plus beaux souvenirs. Elle est le gris, l’arbre en face de la fenêtre, la télévision éteinte qui ne cesse de parler. Mon éducation, ma façon d’être. Lyon, je l’ai dans la peau. Et je passe mon temps à me dépecer. A travers mes fuites, mes mots, mes quêtes.

    Que le monde continue à tourner sans moi, ça me rassure. ça me console des conneries que l’on peut dire quand on a dix-sept ans. Ou quarante.

    On ne retrouve pas ses vieilles copines de lycée sans en payer le prix. Le prix d’un grand coup de pied dans une fourmilière de souvenirs, des bons comme des mauvais. Le prix des enfants qu’on n’a jamais eus, parce qu’on n’a jamais retrouvé le père. Le prix des fuites éternelles dans des univers toujours plus loin. Et le prix de la réponse à “qu’est-ce que tu deviens ?”. La pire des questions qu’on n’ait jamais inventée. Après “quoi de neuf ?” et avant “parle-moi de toi”. Le top 3 des questions cauchemardesques de la relation sociale interpersonnelle.

    Et maintenant que tout ceci est écrit, oui, ça me ferait grave plaisir de vous revoir et de savoir qui vous êtes devenues maintenant. Quels sont ces visages d’enfants que vous avez fait naître. Quelles sont vos joies et vos peines. Au-delà du relationnel social, juste le goût des personnes que vous êtes, maintenant, demain.
    Et je pourrai vous dire qui je deviens.

  • 11Mar

    J’y suis encore. Toujours coincée à l’intérieur de la petite boîte de carton.
    Je me contorsionne un peu pour faire rentrer mon cul. Je veux pas qu’on voit mon cul qui dépasse.
    C’est pas très pratique.
    Les petits trous d’aération me permettent de participer un tant soit peu à la soirée socialisante. J’aime bien les bars de lesbiennes, elles sont belles ces filles. Je les regarde quand même, dès fois qu’elles le sauraient pas, qu’elles sont belles. ça n’a aucune utilité, mis à part de me distraire un peu.
    Je me tords encore, la tête coincée contre une paume de main perdue. La mienne je crois. Y’a plus de sang pour faire passer le message, mais pas d’espace pour une troisième main de toute façon.
    Je cherche ma place, entre les deux hommes assis en face, et les lesbiennes qui s’enlacent au comptoir. ça ne m’amuse pas beaucoup.
    Plus tard, je creuse deux trous, passe les jambes et rentre à pieds. Les galeries de la place des Vosges me jettent un peu de bleu à la gueule. Rien de bien méchant. Pas de quoi faire pâlir ma colère sombre.
    Un homme avec une rose à la main. Comme c’est touchant. Il attend en bas d’un immeuble, son téléphone lui raconte des choses tristes. Il lui dit qu’il sait oui, qu’il sait que tout cela est déprimant. Il regarde la fenêtre quelques étages plus haut. Je crois qu’il est bon pour attendre longtemps, avec sa rose qui crève déjà.
    Une terrasse de café, un homme et une femme qui discutent. Mais pourquoi je l’aime ? Elle se demande. Moi aussi, mais ma place n’est pas ici, ni dans cette conversation.
    Alors je continue.
    A rentrer chez moi, en tout cas.
    Vous avez remarqué vous aussi ? Ces quelques secondes. Ces quelques instants pendant lesquels il fait toujours noir quand on rentre chez soi, la nuit. Jamais rien de bien long, il suffit de tendre la main, trouver l’interrupteur. Et tout s’éclaire. En général, on n’y prête même pas attention. La lumière vient d’elle-même, dans un réflexe salvateur qui évite de se prendre les pieds dans le porte-manteaux.
    Ben c’est long, quand on sait pas où il est l’interrupteur. C’est long, quand on sait même pas si y’en a un. Quand la boîte en carton n’est pas livrée avec l’électricité. Quand tout ce qui permet de lâcher un peu d’énergie, créer une vague lueur, c’est cette putain de colère sombre qui se frotte à chacune des tes pensées, chacun de tes sourires, chacune des mille occasions de la journée que tu perds pour arrêter de te torturer.
    A part attendre d’avoir vidé cette batterie-là pour la remplacer par une autre qui fait de la lumière, je vois pas.

  • 01Mar

    J’aurais pu lui dire, à ce monsieur qui jouait son morceau de violon.
    J’aurais pu lui dire, excusez-moi de vous déranger monsieur, vous vous rendez compte du nombre de personnes dépressives qu’il y a dans une rame de métro ?
    Il m’aurait dévisagée avec surprise. S’il avait compris le français. Ou bien il n’en aurait eu rien à foutre.
    Mais j’aime à croire qu’il aurait opté pour l’arrêt soudain de l’air de violon, et qu’on aurait pu avoir cette petite discussion. Parce que ça m’aurait fait plaisir de parler avec quelqu’un qui ne me connaît pas.

    Il se serait donc interrompu net, et il m’aurait répondu comme ça, du tac au tac, oui, et alors ?
    On se serait engagés dans un échange un peu plus vif que son air de violon lancinant, sa vieille chanson d’amour déplumé, chanté, pleuré, crié, hurlé, susurré, murmuré, écouté avec patience, avec amour, avec mépris, colère, rage, des milliards de fois depuis que l’air de violon larmoyant existe.

    Et alors ? Vous voulez quoi ? Qu’ils aillent se coucher directement sous les rails du wagon à la prochaine station ? Nan parce que là, c’est ce que vous leur donnez envie de faire.
    Ce à quoi il aurait rétorqué, nan mais ma bonne dame, y’a aussi des gens heureux de vivre dans un métro hein, des gens qui aiment écouter les belles chansons d’amour jouées au violon, parce que le violon, c’est romantique, le violon, ça donne des ailes, ça fait grandir les coeurs, ça rapproche les amoureux, le violon, ma bonne dame.

    Alors là, déjà, je lui en aurais collées deux sur sa tronche, de bonnes dames. Même que j’aurais hurlé que le prochain qui me dit que je suis bonne et que je suis une dame, je lui dégoupille les couilles avec les cordes du violon.
    Et puis ensuite, plus calmement sans doute, j’aurais répondu à ce brave monsieur qu’éventuellement, son putain d’air de violon pourrait permettre à un couple dans ce métro de baiser ce soir au lieu d’avoir mal à la tronche ou de regarder je sais pas quoi à la télé, je sais pas, j’ai plus la télé moi, mais que pour ce peu probable orgasme supplémentaire sur terre, y’aurait au moins un mort de plus, moi. Alors qu’il se le foute dans le cul son putain de romantisme à la con et qu’on n’en parle plus.
    Par-dessus ça, je me serais levée, j’aurais hélé la rame en lui demandant si y’avait quelqu’un ici à qui cette connerie d’air violonisé donnait envie de repeupler la France, et j’aurais regardé comme je sais super bien faire la connasse rousse qui aurait commencé à lever un ongle, en lui faisant comprendre qu’elle y tenait sûrement beaucoup, à sa manucure, et que ça lui ferait sûrement mal au nez de devoir se gratter la cervelle avec.
    J’aurais sans doute pas pu finir le travail car déjà on est arrivé dans la prochaine station, le type au violon est sorti après être passé dans l’allée en tendant la main. Il est allé s’en prendre à la seconde rame. Une connasse rousse lui a même peut-être jeté une pièce. Peut-être même qu’elle a souri en accomplissant ce noble geste.

    Et moi je continue dans le métro, plongée dans mon bouquin au moins aussi déprimant que l’air de violon. Tout ce qui compte, c’est de continuer, non ?
    Alors je continue. Et je me dis qu’elles sont drôlement chiantes ces barrières mentales. Celles qui nous empêchent de hurler, de gifler, de lancer son verre à la gueule de celui qui le tend, celles qui m’empêchent tout simplement d’être l’hystérique que je réclame le droit d’être, parfois. Juste de temps en temps.
    C’est insupportable d’être la bonté incarnée. C’est insupportable d’entendre ça à chaque fois. C’est insupportable d’être suffisamment aimée pour éveiller la tendresse sans jamais l’être assez pour attiser la passion.
    C’est insupportable d’être une fille bien.

    Et si je me mettais à faire des crises d’hystérie, comme ça, quand je me dis, là, ça mériterait bien un gros gnon dans ta tronche, ben on me regarderait avec des yeux bizarres.
    Y’ a des tas de filles, de femmes, chez lesquelles ça paraîtrait tout à fait normal. Mais chez moi, non. Parce que moi, je suis “la bonté incarnée” et que je n’ai “pas une once de méchanceté” en moi.

    Y’a des femmes qui pourraient se lever dans le métro et incendier le joueur de violon et qui auraient l’air tout à fait naturelles. On dirait, sur un ton d’admiration jalouse, ha oui, celle-là, ça m’étonne pas, elle a l’air d’une femme à piquer sa crise. Des femmes qui pourraient claquer la porte d’un appartement au beau milieu de la nuit et se casser sans dire un mot à leur amant. Ne pas donner signe de vie pendant des semaines ensuite. Tout en ayant l’air suffisamment naturelles et spontanées pour que l’amant se dise qu’elle remet ça avec ses crises d’hystérie, comme je l’aime.
    Salope.
    Pardon, ce dernier mot ne vous est pas adressé, il est pour moi-même. Ou plutôt pour celle que je ne suis pas. Pour celle qui est aimée. Et pour la conne qui se planque derrière ses barrières mentales protectrices de son environnement et auto-destructrices pour elle-même.
    Ce “salope”, il est pour celle qui ne s’est pas barrée au milieu de la nuit en entendant un autre prénom que le sien, alors qu’elle en crevait d’envie, à l’intérieur, au fond, bien caché. Pour celle qui a écouté une fois de plus un autre savoir mieux qu’elle-même ce que devrait être sa vie. Pour celle que l’on destine à baiser un samedi soir devant la télé en ayant mal au crâne et à en pondre un môme ou deux pour satisfaire les voies impénétrables du seigneur. Pour celle à qui l’on promet le bonheur, ailleurs. Toujours, tout simplement, ailleurs.
    Un bonheur de femme bien.

  • 21Feb

    Peut-être qu’à force de creuser, on finit par se remplir de vide. Un grand vide qui pue la dent pas soignée.
    Et sûrement qu’à force de se faire creuser par des bites qui se vident, on finit par se remplir de l’acidité qui t’attaquera là, tu vois ? à la base de la dent, sous la gencive, jusqu’à te transformer en une grosse carie évoluant au milieu de ses congénères.
    Je vous parle d’amour, de toute façon.
    Ce gros mot.
    Alors à quoi bon châtier mon langage.
    ça fait du bien, des mots qui sentent mauvais, parfois. ça fait l’effet de jeter ses poubelles dans la cour de l’immeuble voisin, par la fenêtre. Sans réfléchir aux conséquences. De toute façon, ce n’est qu’une poubelle, ce n’est qu’un immeuble, ce ne sont que des voisins.
    Et toi, tu n’es qu’une carie, creusée par l’acidité amoureuse. Tu as donc toutes les excuses, que ce soit pour être jetée ou bien pour chercher encore à te creuser un peu.
    L’amour. Quelle belle histoire de trou à colmater, quand même.
    Si seulement je pouvais vendre mon coeur aussi bien que mon cul, ce serait presque un sourire de joie qu’on lirait sur mon visage.

    Le seul problème avec les mots qui puent, c’est qu’ils valent pas mieux que les autres. Ils sont là rien que pour décorer de leur polysémie colorée les réalités souvent ravagées.

    Je n’ai toujours pas compris à quoi ça sert d’être une personne bien. Vous savez, une personne qui n’a jamais jeté ses poubelles à la gueule de celui ou celle qui le mériterait peut-être. Une belle personne.
    Mais d’ailleurs, j’ai même pas compris non plus vraiment ce que c’est d’être une personne bien, ou belle, ou bonne.
    Je suis un peu conne, je fais rien qu’écouter ce qu’on me dit de moi.
    ça non plus, je sais pas à quoi ça sert. Mais si quelqu’un pouvait avoir assez de crédibilité pour m’éclairer…
    Faut pas rêver.

    En fait, je rêverais d’être une belle salope. C’est un peu comme une belle personne, je crois, sauf qu’en fait, elle a le sourire tout le temps et qu’elle a réussi l’exploit scientifique de transformer sa carie en MST. Et quand elle a mal à l’amour, elle va se faire soigner sa carie chez son gynéco. Et ça marche.

    Moi quand j’ai mal à l’amour, ça me fait un gros trou du sternum à l’utérus. Et ça reste dedans, sans bouger. Jusqu’à ce que je réussisse à nouveau à manger des bananes, une pomme, une queue ou une tranche de pain.
    Y’a un moment où ça fait tellement mal que de toute façon, je pourrais avaler n’importe quoi pour essayer de combler mon gros vide.

    Je ne sais pas pourquoi je vous raconte tout ça. Tout ce que je sais, c’est quand ça a commencé à puer.
    C’était un jeudi. Il m’a dit “monte”. J’ai jamais ouvert la bouche pour me demander pourquoi. J’avais peur de puer, déjà. J’avais pas envie de m’écouter. C’est le jour où j’ai oublié le sens du bien, du mal. Le jour où je suis sortie d’une prison pour me réfugier dans un sac poubelle qui me colle aux mots aussi fort que le dégoût sur sa peau.

  • 19Dec

    C’est pas vrai, je suis pas dangereuse.
    Tu n’as pas supporté que je jette tes chemises au feu, tout simplement. Mais tu l’avais bien cherché, non ? Tu le savais bien, que j’étais jalouse. Tu en avais pleinement conscience lorsque tu es rentré à la maison ce soir-là, ivre mort, et que tu puais l’autre.
    Alors non, je ne suis pas dangereuse, j’ai juste mes limites de tolérance.
    Est-ce que tu le tolérais, toi, quand j’allais m’évader pendant quelques jours ? Non. Tout ça parce que je ne t’appelais pas tous les soirs pour t’expliquer comment faire tourner le lave-vaisselle. Parce que je n’étais pas là pour nourrir le chien. Le problème a été vite réglé depuis qu’il est au fond du jardin. Et tes iris sont magnifiques. De quoi tu tu plains ?

    Instable ? Oui, bon. Trop de combats à mener, trop d’évasions à préparer. Les guerres de tranchées sont bien plus dévastatrices que celles de mouvement, alors je bouge. Tu les as vues, les dévastations de l’ennui et de l’immobilisme. Et mon penchant naturel pour l’attentisme est en bonne position sur la liste de mes cibles. Sérieux, il ressemble à rien mon coeur quand je lui donne pas de travail, il se ramollit, il n’aspire plus à rien. Et ça, c’est insupportable. D’ailleurs, je ne me supporte tellement pas que je finis par vouloir m’enfuir.

    Pourtant, je cherchais l’amour, moi, le vrai, le grand, le beau, le fort ! Tout pareil que ceux qui y croient. Et je me retrouve avec un abruti qui m’apporte des oranges pour noël. Dans la prison de mes bras tendus et de toute la chair qui les relient.

    Tu ne m’as jamais écrit de poème pour me dire que tu m’aimes. Non, c’est pas un reproche, c’est comme ça. J’ai fini par l’accepter, à force de te savoir heureux ailleurs. T’y pouvais rien si tu ne m’aimais pas.
    Moi je voudrais écrire des poèmes d’amour à tous ceux qui m’approchent et me touchent entre les bras, sous la peau. Je voudrais ne pas m’arrêter de brûler. Mais tu vois, c’est comme tes chemises. Quand y’a plus d’oxygène, le feu finit par s’arrêter, tout seul, sans pompiers.
    Vouloir écrire à tout le monde, finalement, ça revient à s’écrire à soi, tout le temps.
    Je crois que je m’aime trop pour accepter tes oranges. Mais c’était gentil, comme attention. Merci.
    Oui, à la prochaine fois.
    Je me serai peut-être évadée, qui sait.

  • 16Dec

    J’ai la tête dans Noël comme on se met la tête dans le mur. Rapidement, sans vraiment faire attention et sans rien avoir vu arriver. Même pas le temps d’avoir mal.
    Alors le revoilà, ce putain de jour. Il repointe le bout de son nez.
    Et je n’ai rien à lui dire, je ne veux pas le voir, je ne peux pas le sentir.
    Restent dix jours, et toujours aucun cadeau de fait.
    J’ai pourtant opté pour une solution simple cette année. Mais j’y ai pensé trop tôt, je n’avais encore pas la tête dans Noël. Alors il me restait un peu de temps…
    Qu’est-ce que je vais lui dire à Noël, hein ? Reviens l’année prochaine bonhomme, y’a toujours rien de changé !

    C’est étrange, ces gens qui n’aiment pas Noël. Il me semble, d’après mon constat tout personnel, que c’est une question de changement entre une période d’étoiles bleues et une autre de flammes rouges. Un changement trop rapide. Un changement qui ressemblerait à un mur qu’on se serait pris en pleine face.

    C’est une question d’enfant. Une question de petits êtres qu’on prend plaisir à faire rêver. Histoire de leur mettre plein d’étoiles bleues dans les yeux. Des petits êtres ou des grands qui sauraient encore s’émerveiller.
    Je cherche, sans trouver. Et je sais déjà que je cherche mal.
    Peut-être que je ne sais plus jeter d’étoiles, peut-être que je n’ai jamais su, peut-être que j’ai pas appris.

    Noël arrive toujours trop vite, comme une sentence, une clôture de bilan.
    Et y’a rien à dire de plus sur ce jour-là. Il arrive, c’est tout.

  • 14Dec

    Je cherchais ces papiers depuis un an. J’étais sûre de les avoir récupérés. J’avais ouvert toutes mes pochettes cartonnées, dans lesquelles je range soigneusement toute ma paperasse, après l’avoir entassée dans une corbeille, que je trie tous les six mois, quand elle déborde. Certes, on a vu mieux au niveau classement documentaire. Mais ma prof de marketing documentaire le disait aussi bien que je l’applique aujourd’hui, les documentalistes sont les meilleurs pour mettre le bordel dans leurs papiers personnels.

    Il y a cinq minutes, après avoir une fois de plus craché ses quatre vérités à mon colocataire qu’il me tarde de voir déguerpir définitivement, dans le calme le plus absolu, signal d’atteinte de mes propres limites de colère, je me pose dans mon fauteuil et un mouvement anodin, exercé peut-être mille fois au cours de cette année, me fait tourner la tête vers mon étagère à bordel où sont posés tous mes papiers.

    Et sans que je me l’explique, mes yeux sont tombés sur la tranche d’un classeur gris et ont lu “8 juillet 1980″. A un moment où je ne pensais pas à cette date, où je ne m’attendais pas à la voir, à la lire, où mes préoccupations s’en éloignaient de vingt-neuf ans, mon cerveau a enfin réagi… Genre lumière divine.
    Je l’avais ouvert pourtant ce classeur. J’y avais trouvé toutes mes factures de téléphone. Mais derrière les factures de téléphone, il y avait les papiers que je cherchais depuis un an. Les notes de l’avocat, les échanges avec les assureurs, les remarques du médecin…. Tout était là, à exactement un mètre de la place que j’occupe tous les jours devant mon ordinateur. A portée de main, comme on dit. Manquait que la portée des yeux et du cerveau.
    Alléluia.

  • 04Dec

    « Elle se demandait d’où pouvait provenir cette odeur de lilas… »

    Une fois la valise dans les rayons, le manteau posé, la tablette ouverte et Marie installée à la place cinquante-huit, elle s’empresse de déplier le petit bout de papier bleu qu’Amélie lui a collé dans la main en l’embrassant sur le quai. La seule réponse qu’elle avait obtenue à son étonnement fut « Si tu ne sais pas quoi faire dans le train, n’oublie pas d’écrire ».
    Elles se sont comprises, embrassées puis quittées.

    Marie avait donc hérité d’un des petits défis habituels d’Amélie, impossibles à refuser pour quelqu’un qui n’avait rien à perdre, surtout dans un domaine où tout restait à gagner. Ecrire, ça ne coûte rien, ça ne rapporte pas forcément grand-chose, mais le verbe en lui-même porte déjà toute sa richesse. A toi de t’en saisir ou pas. Amélie prenait toujours soin de bien placer les coups de pieds qu’elle lui destinait.

    Marie ouvre son calepin, sort son stylo plume et les pose sur la tablette. Elle a une mission à remplir, se plonger dans l’odeur des lilas, entre Lyon et Paris.

    Ce TGV l’éloigne des lieux de son enfance, du jardin de ses parents, et des lilas. Y’avait-il un lieu dans Paris où l’odeur des lilas pourrait être la même ? A la recherche de ses souvenirs ou pour fuir les doutes sur ce qui l’attendait, Marie laisse sa tête bercer au rythme du roulis léger. Un homme quatre rangées plus loin lui fait face, refusant lui aussi pour l’instant de plonger la tête dans une quelconque occupation.
    Du fin fond du wagon, Marie cherche la matière pour nourrir son texte et les idées qui divaguent au hasard des formes immobiles sagement silencieuses, sans cesse transformées au gré des paysages qui défilent, des lumières et des ombres furtives. Les dix fenêtres lui offrent tout l’horizon, une vaste gamme de verts, de gris, d’arbres et de villages, tellement pressés de s’évanouir devant elle, à contre-sens de la marche.
    Son regard se perd, s’accroche à toutes les amarres. Un point de lumière au plafond, sans doute le reflet d’une montre.

    Depuis vingt minutes, Marie tourne le bout de papier bleu dans sa main et cherche une suite à donner à cette phrase aux relents bucoliques et printaniers. Qu’y avait-il à écrire sur l’odeur des lilas ? Que pouvait-elle en faire ?

    Elle la connaît bien l’odeur des lilas, y’en a plein le jardin, des blancs, des mauves, des violets. Chaque printemps, ils se relaient à tour de rôle pour embaumer tout l’air, s’insinuer dans celui de la maison, par les fenêtres qu’il est si agréable de laisser ouvertes en cette saison. Même s’il fait un peu frais, sur le soir. Aucune importance, il faut la laisser entrer, la bonne odeur du jardin en fleurs.

    Mais Marie n’est pas sûre d’en vouloir, là, maintenant, de l’odeur des lilas. Ce n’est pas vraiment sa place, dans ce TGV.

    L’odeur des lilas devrait rester derrière elle, avec tout ce qu’elle quitte. D’ailleurs, le printemps touche à sa fin. Fini le jardin, l’herbe folle ou coupée, les lapins. Cette vie-là, elle est justement en train d’en tourner la page.
    Et Amélie le savait bien, tout ça, en lui donnant le papier.

    Peut-être pour se protéger, peut-être pour les conserver intacts, Marie veut oublier le bucolique et le printemps, les chasser de sa mémoire encore trop fraîche de fille de la campagne. Elevée à la tomate qu’a de la vraie chair, aux haricots dont il faut d’abord retirer les bouts avant de les faire cuire, aux petits oiseaux qui piaillent, aux coqs qui chantent à cinq heures du matin.
    Herbe folle. Une mue commence, Marie s’en va, et voilà qu’Amélie lui colle sous le nez cette odeur de lilas.

    Le calepin vierge ouvert sur la tablette devant elle, Marie relève la tête de son papier. Quatre rangées plus loin, l’homme en fait autant.
    Marie remarque qu’il est beau. Environ trente-huit ans, le crâne sauvé de la calvitie par la tondeuse. Des lunettes d’intello au dessus d’un corps de rugbyman. Dans tout le wagon, c’est décidément sur son crâne que les reflets jouent le mieux.
    Sur le siège près de lui, un enfant caché par un fauteuil laisse s’échapper une main dans le champs de vision de Marie. Il montre même son visage, c’est un petit garçon d’environ six ans.
    L’homme la regarde, puis baisse les yeux. Marie se replie vers son calepin.

    Mais pourquoi cette odeur de lilas et cet exercice lui paraissent-ils tellement repoussants ?
    Si elle l’a décroché ce boulot à Paris, si elle a décidé de quitter la terre où elle a poussé, ce n’est pas pour se replonger dans les parfums du printemps mais bien au contraire pour en sortir.

    Le beau chauve sourit, dans un croisement de leur chasse à l’autre. Il a ouvert devant lui un roman, le titre finit par « dans les bois » et sur le quatrième de couverture, la photo d’un homme qui lui ressemble beaucoup, aussi chauve que lui, mais sans lunettes.
    Les regards se soutiennent le temps d’une page tournée pour se fuir, vite, après s’être cherchés.
    A l’autre bout du wagon, un père de famille, la mère en face, et un bébé que le père ne se lasse pas de flasher. Au dessus de leurs têtes, un silencieux orage de bonheur sans nuage étincelle par vagues.

    L’odeur des lilas, c’était toute son enfance et sa joie, toute son adolescence et les arbres pour se cacher. C’était chacun de ses printemps, jusque là..
    Elle les visualise très bien, tous les pieds de lilas plantés dans le jardin de ses parents. Surtout le blanc, près du noyer.

    Marie se laisse distraire bien involontairement cette fois par le bébé du fond, le bébé de l’orage sans nuage qui laisse derrière lui ses premiers pas et traverse le wagon avec son papa.

    Elle en profite pour jeter un coup d’œil vers l’homme du milieu. Après tout, le stylo dans la main gribouillant le papier est un prétexte parfait pour chercher l’inspiration dans le flou du wagon.
    D’ailleurs, elle vient, l’inspiration. Ou au moins, les souvenirs. Qu’est-ce qu’une odeur de lilas pourrait évoquer si ce n’est des souvenirs ?

    Marie a connu une enfance heureuse, douce et colorée.
    Très coloré, ce jour dans la jardin, elle devait avoir six ans.
    Il ne s’était rien passé sous le lilas.
    Rien du tout. Et donc ce n’était pas la peine de parler de ce qui n’avait pas eu lieu.
    Amélie le savait, elle aussi, qu’il n’y avait rien à raconter. Elles en avaient assez discuté.

    Comment sortir de ce qui ne s’était jamais produit ? Ce soir-là, l’innocence confiée aux bons soins du gentil voisin et de son fils, si serviable.
    C’est un homme bien, un travailleur. Un homme de la terre. La terre, et l’herbe fraîche, près du lilas, où l’homme bien lui a demandé de se coucher.
    L’odeur des lilas, ça pique comme des fourmis rouges.
    Mais il ne s’est sans doute rien passé, puisqu’elle ne se souvient pas. Alors. A quoi bon creuser là où le trou existe déjà ?

    C’était de remblai dont elle avait besoin. Marie aimerait reboucher le trou béant de sa mémoire vide avec tous les mots de la terre. Une terre meuble, lourde et féconde, porteuse de tous les mots du jardin.
    Les mots lourds comme des pierres, de quoi combler un puits sans fond. Puisque le fond ne se laissait pas voir, il n’existait donc pas.

    L’homme ne cache plus son jeu, il la regarde directement cette fois. Marie se sent désirable, mais heureuse de se sentir à l’abri derrière l’excuse de son bout de papier.
    D’ailleurs, lui aussi profite du livre ouvert devant lui pour avoir l’air de réfléchir sans vraiment la chercher.

    Marie retient un rire. Si ça se trouve, il est complètement myope et ne la regarde même pas.
    Mais il l’a bien vue se replonger dans son calepin à cet instant. Peut-être même qu’il est vexé.

    Marie fuit l’odeur des lilas, les fourmis rouges, le wagon, l’homme. Elle ferme les yeux.
    Elle s’imagine battre des cils et déclencher son sourire. Il n’aurait plus son alliance au doigt, ou peut-être que si. Mais en tout cas, son fils ne serait plus là.
    Elle s’imagine en équilibre sur le lavabo des toilettes exigües, un petit plaisir fugace volé au temps qui défile à deux-cent-soixante-dix kilomètres heure.

    Marie sourit et s’amuse de sa nouvelle accroche. Peut-être a-t’ elle de quoi combler le trou des lilas.

    Ce ne serait même pas le printemps. Non, ça se passerait en plein hiver, en décalage.
    Elle marche dans les rues de Paris, à se demander ce qui l’a conduite jusqu’ici.
    Après une nuit d’errances, au petit matin. Accentuer le contraste. Il faut la faire descendre de son piédestal, cette odeur de lilas. La fille n’est pas dans le droit chemin, les fleurs ne peuvent pas lui permettre d’atteindre leur odeur aussi facilement. Les lilas, c’est la pureté des odeurs printanières en même temps que les premières chaleurs de mai qui les rendent si pénétrants. Ce mélange bien particulier d’enivrement de fraîcheur.
    Le lilas imprègne ses vêtements. C’est le parfum d’une femme. Mêlé aux odeurs musquées de la nuit qu’elle vient de passer. Peut-être même qu’elle peut ne pas s’en souvenir de cette nuit, en poussant un peu la décadence. Non. Remarque, quand on se souvient vraiment de rien, c’est glauque. Glauque genre, les vêtements, elle les a volés au lavomatic. Et ce n’est pas le parfum d’une femme, c’est celui de la lessive. Elle s’est enfuie d’un wagon abandonné où elle a passé la nuit avec des tas d’inconnus, hommes et femmes, masqués sur des matelas géants, où elle s’est faite attacher au plafond par un système de poulies et maintenant elle est à poil dans la rue. Alors elle vole des fringues là où c’est le plus facile. Elle vole les fringues et elle aimerait plonger toute entière dans la machine, pour se laver de l’odeur de lilas…

    Bordel ça rime à rien. C’est trop glauque, elle y connaît rien au glauque, elle y trempe un orteil comme dans un bain glacé parfois, comme ça, pour le plaisir de la sensation, mais le glauque, c’est pas vraiment son domaine. Comment font-ils d’ailleurs, ceux qui semblent si à l’aise à écrire du noir sur fond noir dans le rouge ? Peut-être faut-il ne jamais avoir pris plaisir à respirer l’odeur des lilas pour ça.

    Alors qu’elle dégage son front d’une caresse nerveuse, un reflet de lumière auburn sur son pull noir attire son attention. Elle attrape ce cheveu entre son index et le majeur et le laisse négligemment tomber dans l’allée centrale.
    A l’instant où le cheveu entre en contact avec le sol, une petite fille toute rose de la troisième rangée regarde la photo qu’elle vient de capturer dans sa grosse boîte rose et s’exclame « magnifique ! » d’un air tellement loin de son âge. L’orage de bonheur sans nuage retentit au-dessus du bébé tant aimé encore une fois.

    Marie cherche une issue, une porte de sortie. Elle imagine toutes les astuces pour l’empêcher d’aller au fond invisible de son puits de souvenirs.
    Le train ne serait jamais arrivé. Marie non plus. Elle aurait voulu jeter son papier bleu et les mots écrits dessus. La bombe reliée à l’ouverture de la petite poubelle métallique près de la place cinquante-huit aurait fini par combler le trou de sa mémoire en creusant un cratère dans la voie TGV Lyon-Paris, faisant se fondre présent, avenir et passé en une informe masse métallique.

    L’odeur des lilas, ça pourrait être tout simplement l’histoire d’une fille qui n’en veut pas, de l’odeur des lilas. L’histoire d’une fille qui prend un train et qui s’en va pour quitter un trou qui ne se rebouche définitivement pas.

    Plus tard, l’homme descend du train, son fils près de lui. Marie lui vole le son de sa voix, pour la première et la dernière fois. Quand elle se retrouve elle aussi sur le quai, l’homme n’est déjà plus là. Un coup de tête à droite, mais à quoi bon le chercher des yeux. Elle suit la foule, à gauche.
    Il est bien, là où il est, écrit dans le calepin, sans début, ni fin, simple souvenir inexistant, sans odeur.

  • 27Nov

    J’ai un truc qui pèse lourd dans les mains.
    Un stylo sans doute ou une bouteille d’oxygène.
    Corps étranger.
    Un papier à signer, un autre à écrire, beaucoup à cracher.
    Froid, métallique, toujours un peu de sang dans la bouche.
    Des morceaux de chair qui s’envolent en silence sous les coups avides de ceux qui volent.
    Les ailes propres, juste un peu de sang qui sèche.
    Ceux qui sont déjà trop loin et que je ne rattraperai qu’au prix d’un leste sans commune mesure
    entre ce que j’ai dans les mains et ce qui reste à abandonner.
    J’entends lâche moi. J’attends prends moi.
    J’entends lâche toi. J’attends prends toi
    En mains les clés.
    Répandus sur le sol les carreaux clairs
    quatre années centimètres par centimètres
    mois après mois, lentement.
    Morts de cendres pendant que je meurs de trouille.
    La bouffée d’air qui fera tout imploser.
    La clé dans la bonne serrure et mes mains sur un clavier.
    C’est pas le moment de tout lâcher.
    Juste des morceaux de papier qui s’envolent en silence sous les coups à vide de ceux qui me poussent
    à voler.