Une heure de sommeil en trop.

Je veux revoir cricri. Alors je pars dans la montagne avec mon sac au dos. Quitter le camping, avec tous ces gens. Et partir dans la montagne. C’est facile. Il suffit de longer la route, de traverser des propriétés, de couper à travers des maisons. Jusqu’au bord de la piscine qui déborde un peu et où m’attendent les trois tortues. C’est mignon une tortue, ça sourit tout le temps. Mais peut-être qu’elles sont tristes. Qui sait.
Il suffit parfois d’une heure de sommeil en trop pour basculer. Basculer dans cette réalité qui s’efface. Une journée en pointillés, où le concret cède la place aux fantômes qui se sont échappés. Une heure de sommeil en trop et ils en ont profité.
Une lutte vient de s’engager, sans que je m’y attende. La lutte des brèches ouvertes, des questions, des effondrements. Cricri. Qui es-tu ? La réponse que j’ai à apporter me terrorise.
Je voudrais t’annihiler. Tout effacer. Passer à autre chose. Et au lieu de ça, je me laisse me faire tirer par le bras, à chaque fois que je repense à toi. Les occasions ne sont pas rares, il me suffit d’entendre une conversation sur l’amour et les métamorphoses qu’il opère.
Parlez-moi d’amour et je revivrai celui que j’ai vécu.
Parlez-moi de bonheur et je replongerai dans celui que je ne connais plus.

Pourtant, j’ai fait ce qui était le mieux pour moi. J’ai jeté les pierres qui trainaient au fond du sac, j’ai enterré les souvenirs, je me suis débarrassé des enveloppes à chacune de mes mutations. J’ai cru que j’y arrivais. Mais le sac est toujours aussi lourd.
Je m’acharne à laisser le passé s’acharner. J’en laisse la trace sous mes yeux pour me plonger le nez dedans.
De l’autre côté du voile de brouillard, la réalité m’appelle. Elle me demande si je suis heureuse à me vautrer dans ces mots.
Ouvre les yeux.
Tu n’es pas maudite.
Tu mérites d’être heureuse.
Comme un chapelet de prières à soi-mêmes qu’il faut se réciter en espérant y croire. Si la foi pouvait encore exister.

J’ai quatre-vingts ans et je me baigne dans le bonheur d’antan. Dans une petite piscine, c’est mieux pour le sur-place pour laisser le temps au passé de te rattraper.
Je me sens vieille d’avoir rendu un homme heureux. D’avoir aimé, d’avoir été aimée, et d’avoir tout perdu.

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